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Le surréalisme ne connaît pas la crise

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Remedios Varo (1908-1963), « Armonía (Autorretrato sugerente) », huile sur Isorel, 1956, 6,1 millions de dollars, record de vente pour l’artiste.

La pandémie de Covid-19 qui a chamboulé le marché de l’art en a aussi bousculé ses hiérarchies tenaces. Habituellement, les grandes ventes d’art impressionniste et moderne font la part belle à Monet, Van Gogh ou Picasso. Une fois n’est pas coutume, ces locomotives n’ont pas été les vedettes de la vente du 29 juin de Sotheby’s, mais un rare ensemble de onze peintures surréalistes adjugé pour 26 millions de dollars (environ 22 millions d’euros). Star de la soirée, une œuvre de l’Espagnole Remedios Varo (1908-1963) a été adjugée à 6,1 millions de dollars, au triple de son estimation basse.

Force est de constater que dix-sept ans après la vente retentissante de la collection André Breton, le surréalisme tient toujours le haut du pavé. Même à Londres, où depuis deux ans le marché s’est globalement contracté, le produit de la « vente surréaliste » organisée par Christie’s en février est passé de 37 millions de livres sterling (environ 40 millions d’euros) en 2018 à 44 millions de livres en 2020.

Une esthétique qui captive

« Les grandes œuvres surréalistes peuvent sans peine trouver leur place à côté de pièces plus contemporaines, abonde Aurélie Vandevoorde, responsable du département art moderne chez Sotheby’s, à Paris. De fait, elles séduisent beaucoup les nouvelles générations d’acheteurs et dinstitutions. » Ces nouveaux collectionneurs ignorent souvent tout du mouvement littéraire et artistique basé sur le rêve et l’automatisme psychique dont André Breton avait donné la définition en 1924. Mais son esthétique les captive.

Antoine Lebouteiller, spécialiste chez Christie’s, le constate : « L’univers de la mode utilise le surréalisme dans ses campagnes de pub, en espérant cibler une clientèle branchée, jeune et fortunée. » Le défilé Dior printemps-été 2018 a ainsi emprunté à ce mouvement, tandis que le maroquinier Delvaux a imaginé une collection Magritte. Sans oublier la campagne de pub pour Moncler signée Annie Leibovitz en 2016, directement inspirée du Thérapeute du peintre belge.

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Le surréalisme plaît, c’est indéniable. Mais, à l’intérieur du mouvement, certains sont plus en cour que d’autres. Spécialiste de la période, le marchand parisien Marcel Fleiss constate ainsi « une nette montée des prix des surréalistes les plus décoratifs comme Magritte, Dali, Tanguy, Picabia ». Antoine Lebouteiller le confirme, « le record pour Magritte bouge tous les deux-trois ans ». En février, une toile intitulée A la rencontre du plaisir, peinte en 1962, soit sa période la plus recherchée, s’est vendue pour 19 millions de livres sterling. Dans la même vente, Perspective. Le balcon de Manet de 1949, une composition plus importante historiquement mais moins séduisante commercialement, a plafonné à 3,7 millions de livres sterling.

Les collectionneurs s’arrachent aussi ses œuvres sur papier. Qu’importe le format : Le Baiser, une toute petite gouache de 1957, s’est ainsi adjugé 2,8 millions de livres sterling chez Christie’s en février. « L’œuvre est apparue pour la quatrième fois en quinze ans et, à chaque fois, elle a dépassé ses précédents paliers de prix », s’étonne le courtier Thomas Seydoux.

« Femmes de » et « petits-maîtres »

L’année 2020 a surtout conforté la revanche des femmes surréalistes, longtemps dans l’ombre de leurs compagnons. Ainsi de Dorothea Tanning, qui fut l’épouse de Max Ernst. En 2018, sa Tentation de saint Antoine a franchi le cap du million de dollars chez Christie’s. Performance confirmée en juin pour une toile de 1946.

La galerie Di Donna a bien senti le vent tourner : en 2019, elle a organisé une exposition consacrée à Dorothea Tanning, Leonora Carrington et Remedios Varo. En février, le musée Carnavalet a pour sa part préempté pour 18 676 euros une toile de Valentine Hugo. Depuis 2018, les prix de l’artiste tchèque Toyen observent aussi de nettes embardées, au-delà des 300 000 dollars. « Les gens comprennent enfin que leur contribution au surréalisme est significative et qu’il vaut mieux acheter leurs œuvres que celles de qualité moindre signées Magritte, Ernst ou Dali », souligne Thomas Seydoux.

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Tous les surréalistes n’ont pas connu leur moment de gloire. Prenez Victor Brauner, auquel le Musée d’art moderne de la Ville de Paris rend actuellement hommage. Malgré son importance, les prix de l’artiste roumain s’échelonnent entre 50 000 et 200 000 euros. Aurélie Vandevoorde donne ainsi l’exemple d’un petit chef-d’œuvre, intitulé Légèrement chaude ou Adrianopole. « Il a été présenté deux fois en vente, lors de la vente Breton puis à l’occasion de la vente Jacques Grange en 2017 et il a fait plus ou moins le même prix, autour de 250 000 euros », s’étonne-t-elle.

Pourquoi sa cote reste-t-elle en deçà des poids lourds du surréalisme ? « Il n’a pas une ligne identifiable au premier coup d’œil, il a tout le temps expérimenté », veut croire le marchand Samy Kinge, chargé de la succession de l’artiste. Et, ajoute-t-il, « la plupart de ses œuvres sont dans des musées, et les collectionneurs qui en possèdent ne veulent pas s’en défaire ». Thomas Seydoux avance une autre raison : « Il a eu une visibilité bien moindre que ses contemporains aux Etats-Unis. Au moment de la seconde guerre mondiale, Brauner s’est vu refuser son visa pour l’Amérique, contrairement à d’autres artistes surréalistes comme Miro, Ernst ou Dali, dont l’exil américain a énormément contribué à leur renommée actuelle. »

Surréalistes à redécouvrir

Derrière Brauner, quantité d’autres surréalistes sont à redécouvrir, comme Jorge Camacho, dont les œuvres valent moins de 5 000 euros, ou Jacques Hérold. Thomas Seydoux cite aussi Oscar Dominguez, « dont le travail est encore trop souvent considéré comme secondaire, même si les œuvres des années 1930 peuvent se vendre pour plusieurs millions de dollars aujourd’hui ».

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Lors de la vente de la collection du Musée d’Israël en 2018 chez Christie’s, d’autres « petits-maîtres » ont vu leur prix caracoler, à l’instar du Britannique Roland Penrose, ou de son compatriote Conroy Maddox, dont un tableau a été adjugé à 56 250 euros, huit fois son estimation. Un dernier conseil ? « Toujours se référer aux artistes choisis par André Breton dans son livre Le Surréalisme et la peinture, martèle Marcel Fleiss, et non pas à ceux qui peignent à la manière des surréalistes”. »

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